Compte-rendu Embrunman 2012

Beaucoup pensent que le triathlon d'Embrun est une folie. Je crois plutôt que c'est une maladie... virale. On choppe le virus le jour où l'on apprend l'existence de l'épreuve. S'en suit une longue période d'incubation durant laquelle on lutte pour se débarrasser de l'idée. On tente de se raisonner en ce disant que c'est inaccessible, inhumain, uniquement réservé à des mutants. Mais c'est peine perdue. Au début, on pratique un peu la course à pied, le vélo, puis on s'essaie au triathlon. Chaque année un nouveau défi vient nourrir le processus. On a beau se mentir en se disant que la dernière épreuve était la plus dure, qu'on ne pourra jamais aller au delà... le réveillon du nouvel an accouche d'un nouveau défi toujours plus difficile à relever! Au fil du temps, le sujet, déjà récurrent, devient plus fréquent, puis vire à l'obsession... Et si finalement c'était possible! Et puis vient le jour où on fait le grand saut. On annonce alors à ses proches non sans sans une certaine fébrilité : ca y est... je suis inscrit. Pour moi, le grand saut a eu lieu de 15 août 2012.

Après des mois d'entrainement, je débarque dans les Hautes Alpes avec femme et enfants. La ville semble peuplée de triathlètes tous plus affûtés les uns que les autres. Peu importe. Nous passons ces premiers jours à penser à autre chose, à taquiner la perche au bord du lac. Je me sens plutôt serein. Mais l'impression n'est que de courte durée. La course approche et la pression monte inévitablement avec en point d'orgue l'ouverture du parc à vélo la veille de la course. Le doute semble alors reprendre le dessus. Les mecs autour de moi sont tous taillés comme des super-héros. Ca fanfaronne de tous les côtés. Je cherche désespérément autour de moi un type qui me ressemble, un novice sur la distance, un père de famille, un mec qui flippe... Putain, qu'est-ce que je fais là? Les distances m'apparaissent soudainement avec une acuité nouvelle. C'est clair, je ne suis pas de taille... Allez! Il faut se reprendre, éviter la gamberge. Je tente de me rassurer en me disant que j'ai réussi à boucler la préparation sans trop de pépins, que ma blessure au genou n'est plus qu'un mauvais souvenir. Allez, allez, ça va bien se passer! Je jettes un dernier coup d'œil autour de moi. Les gars du club arrivent à leur tour pour déposer leur matériel. On se tapent sur l'épaule, on se dit qu'on y est. Pas besoin de long discours, les regards trahissent les peurs de chacun. Je me sens moins seul. Finalement, la pression descend d'un cran.

Mercredi 15 août, 4h du mat. Le réveil n'a pas eu à sonner, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Toute la famille est sur la pont. Les enfants se sont levés sans difficulté. Aujourd'hui, ce sera une course d'équipe, chacun aura son rôle à jouer : Magali et les enfants joueront les supporters, je jouerai le forçat de la route. La veille, nous avons fixé des points de rendez-vous sur le parcours vélo. J'ai essayé de donner des horaires de passage réalistes. Leur présence sur le parcours sera mon troisième poumon! Le petit déjeuner a du mal à passer mais je me force à manger, la gestion de l'effort commence maintenant! Les affaires sont prêtes depuis hier soir. Surtout ne pas oublier les ravitos de la journée dans le frigo. Il est déjà l'heure de rejoindre la ligne de départ. Je suis dans un état second. On monte dans la voiture, il fait nuit noire. Magali me laisse à une centaine de mètres du plan d'eau. Un dernier bisou. J'ai l'impression de partir à l'échafaud! Allez, secoue-toi, ce n'est que du sport! Je rentre dans le parc à vélo. Une musique douce est diffusée, dernier instant de calme avant la tempête prévue à 6h00! Arrivé devant ma chaise, je prépare mes affaires pour la transition vélo. Au bout de 5 minutes, tout est prêt. Il reste 45 minutes à patienter avant le départ. Je tourne comme un lion dans une cage. Les gars du club arrivent les uns après les autres. On échange deux trois mots. J'ai la boule au ventre. J'enfile ma combinaison de natation, mon bonnet. Lunettes fixées sur le front, je regarde Magali et les enfants de l'autre côté du grillage. Un dernier signe avant de rejoindre la zone de départ. Les minutes sont interminables. la tension monte. 5h50, c'est le départ des filles. Je ne tiens plus en place, je souffle à me vider les poumons. J'ai envie d'en découdre. L'accès à la plage est enfin ouvert. Les speakers font monter la sauce. Je regarde le lac devant moi. Je suis face à un trou noir. J'ai la trouille...

6h00, le départ est enfin donné. Les flashs crépitent. Les speakers hurlent dans leur micro. Je cours une vingtaine de mètre avant de me jeter à l'eau, direction la première bouée. Ca frotte pas mal. Je prends quelques coups. Un coup de pied m'encastre littéralement les lunettes dans les orbites. Je jure comme un putois! Au bout de 200m, j'arrive à proximité du ponton. Je cherche des yeux ma tribu, mais toute la population des Hautes Alpes semble concentrée à cet endroit! Je mets le cap sur la deuxième bouée située à l'autre bout du plan d'eau. Il fait toujours nuit noire. Je m'oriente avec la lumière du projecteur prévu à cet effet. Le peloton s'étire un peu, je commence à mettre ma nage en place. Je suis bien. Ca frotte toujours un peu autour des bouées mais ça reste raisonnable. Le jour se lève alors que mon premier tour se termine. Je contourne la bouée située à quelques encablures de la plage : début du deuxième tour. J'avance toujours sur un bon rythme. Le deuxième tour est une formalité. Je sors de l'eau au bout d'1h12, sans être entamé. Je suis rassuré.

Je cours dans le parc à vélo tout en essayant de quitter la combinaison. Arrivé à ma place, je décide de prendre mon temps. Il n'est pas question d'oublier quoi que ce soit. Je ressors 10 minutes plus tard sous les cris des amis du club, m'exhortant à me dépêcher. "Oh! je fais pas la course moi!"

7h20, j'enfourche mon fidèle destrier. Pas le temps de souffler. Au bout de 500 m débute la première ascension de la journée : 10 km jusqu'aux Méans! Je monte au train en tentant de ne pas trop monter en pulsations. Passé St-Apollinaire, c'est la descente sur le lac de Serre-Ponçons. Le soleil pointe derrière le Grand Morgon. La vue est magnifique! Le retour sur Embrun est rapide. Apparemment, la population des Hautes Alpes a quitté le ponton du plan d'eau pour investir le rond point des Orres! C'est impressionnant! J'ai la sensation de participer à une étape du Tour! Le coup de fouée est immédiat, je monte vers Baratier debout sur les pédales! J'enchaine avec la route vallonnée de St-André d'Embrun. A St-Clément j'aperçois Magali et les enfants au bord de la route. Je m'arrête un instant pour leur dire que tout va bien. Les choses sérieuses se profilent avec la montée de l'Izoard. Il est 10h45 lorsque je commence l'ascension. La première partie jusqu'à Arvieux se passe tranquillement. Je suis prudent. La chaleur est de plus en plus présente. A Brunissard la pente se cabre et je prends un coup de massue. Aïe, je suis debout sur les pédales mais je n'arrive pas à relancer. Je suis scotché au sol! Allez, je tente de relancer encore une fois pour atteindre la partie boisée. En levant la tête, le constat est rude : la pente ne faiblit dans cette partie et l'ombre est inexistante! Le moral en prend un coup. Accroche-toi, tu savais que cette partie serait dure! Je finis par me hisser jusqu'à la Casse Déserte. Ouf! Je profite de la descente pour souffler, mais très vite il faut repartir au combat pour les deux derniers kilomètres! Beaucoup de gens nous encouragent, je me raccroche à ça pour avancer. Plus qu'une centaine de mètres. Je relance. Le sommet, enfin! Il est 12h00, je suis rincé. Je demande mon ravitaillement à un bénévole qui me glisse un mot gentil. J'ai décidé de prendre mon temps. Je bois du coca tout en dévorant mes sandwiches! C'est fou le plaisir que peux procurer à cet instant un bout de jambon blanc industriel entre deux tranches de pain de mie! Je repars repu au bout d'un quart d'heure. Au début de la descente, les virages s'enchainent et il est difficile de lâcher les freins. Me voici à Briançon. Il ne faut pas s'emballer. L'Izoard est derrière, mais le retour sur Embrun est redoutable. Je pensais naïvement qu'après avoir eu le vent de face à l'aller, je l'aurais dans le dos au retour. Que dalle! Un vent chaud semble remonter d'Embrun pour nous dissuader de rentrer! Après quelques kilomètres, le parcours quitte la nationale pour emprunter la côte des Vigneaux. Durant l'ascension, Le break familial me dépasse avec les mains qui s'agitent à l'intérieur! Au 140 km se dresse la terrible côte de Pallon (1,5 km à près de 15%). La montée se fait debout sur les pédales avec du monde sur les deux côtés de la route. Au bout de 175 km, il reste une dernière difficulté à franchir : la côte de Chalvet. C'est le cauchemar des triathlètes! Elle est souvent ressentie comme une punition. La pente est souvent proche des 10% et le revêtement de la route en très mauvais état! Le ravitaillement au mmet est une vraie délivrance! La descente n'est qu'un envechêtrement de virages sur une route défoncée et ne permet pas de se relâcher. J'arrive au parc à vélo au moment où le second (Del Corral) passe la ligne d'arrivée...

A mon entrée dans le parc, un kiné me propose un massage. Comme mes jambes ne sont pas douloureuses, je décline sa proposition. Je prends ensuite le temps de me changer pour le marathon.

Je sors à 16h du parc à vélo pour l'ultime épreuve! Ayant principalement axé ma préparation sur la natation et le vélo, j'ai vraiment le sentiment de partir pour l'inconnu. Je sais que beaucoup de triathlètes craquent sur ce marathon. Est-ce que ça sera aussi mon cas? Combien de temps  faudra-t-il encore pour franchir la ligne? 5h? 6h? Les première foulées me rassurent. Les jambes répondent relativement bien. Arrivé au premier ravitaillement, je constate que je ne peux plus rien avaler mis à part un mélange de coca et d'eau. Les premières kilomètres s'enchainent tranquillement, je me sens étonnemment bien! Autour du plan d'eau et dans les rues d'Embrun, les gens sont nombreux à nous encourager. Les enfants tendent leur main, et j'essaie de taper dans chacune d'elles. Entre Embrun et Baratier, le public se fait plus rare et les longues lignes droites s'enchainent sous un soleil de plomb. Après le pont de fer, le long faux plat vers Baratier use les organismes. Puis c'est le retour au plan d'eau! Je boucle finalement le premier tour en 2h15. Début du deuxième. La fatigue s'est maintenant installée. Je croise Magali une dernière fois sur la digue. Dans la montée sur Embrun je rattrape deux amis du club. Je suis heureux de les voir. Nous finirons la course ensemble! Plus la ligne d'arrivée se rapproche et plus il est difficile de remettre la machine en route après les ravitaillements. Les cuisses sont tétanisées!! Il m'est toujours impossible de manger quoi que ce soit. Le faux plat vers Baratier est interminable, mais finit par être dompté! Il ne reste plus que 6 km. Je ne me déconcentre pas, ce n'est pas encore gagné. La descente vers le plan d'eau rend chaque foulée douloureuse. Nous passons maintenant sous le pont pour accéder à la digue. Le tour du plan d'eau est interminable. L'envie de marcher est grande, mais personne dans notre petit groupe ne veut lâcher. On s'encourage dès qu'un des trois montre des signes de faiblesse. Arrivés dans le dernier kilomètre, c'est une haie d'honneur qui nous attend près du ponton! A 300m de l'arrivée, la famille est là. Je prends la main de Gaël pour qu'il m'accompagne sur la dernière ligne droite. J'aperçois le chrono : 14h46'. On passe la ligne en levant les bras! Je reçois le t-shirt "finisher" et la médaille. Je regarde autour de moi. Certains concurrents pleurent, d'autres exténués passent la ligne en marchant, d'autres encore s'écroulent pour finir sous perf. Pour ma part, rien de tout ça. Je ressens juste un soulagement. Un immense soulagement. Je ne commencerai à réaliser que le lendemain...

Voilà un petit résumé de cette journée qui restera un moment important de ma vie. Les émotions sont encore très intenses 1 mois après et il est difficile de se replonger dans la routine "métro-boulot-dodo" quand une partie de soi est restée là-bas. Mais une chose est sûre. Aujourd'hui, j'ai terminé ma croissance!

Ajouter un commentaire